Je me suis en quelque sorte promis de ne plus retourner marcher la nuit, surtout en haut (notre maison est à un niveau plus bas que la Route de la Montagne, la rue sur laquelle j'habite, mais plus haut que le village en tant que tel), à cause de quelque chose qui m'est arrivé hier soir.
Après avoir joué à Guitar Hero World Tour pour la première fois depuis des semaines, j'ai regardé Shaun Of The Dead, seule parce qu'il était minuit et que ma famille dormait. Après le film, je me doutais que si j'allais marcher, j'aurais sans doute peur (Notre-Dame-du-Portage est le village le plus potentiellement effrayant que je connaisse, plus que Squatec les nuits d'août lorsqu'il y a des esprits), mais je suis quand même sortie. Je n'étais pas assez fatiguée pour avoir vraiment peur, même si durant l'aller, j'étais nerveuse, et je sursautais en voyant des ombres bouger dans les fossés. J'imaginais des zombies en sortir. Je m'amusais de ce que mon c½ur battait fort.
Je me suis retournée plus tôt que d'habitude, peut-être un kilomètre avant l'endroit où je retourne habituellement à la maison. Je n'avais plus peur à ce moment-là, je pensais à plein de choses et j'écoutais du Satellite Party et du Skinny Puppy. Comme toujours avec les réverbères, surtout ceux d'un seul côté d'une grande rue, il y avait des flaques d'ombre et de lumière, et j'ai soudainement vu, beaucoup plus loin devant moi, quelqu'un surgir d'une de ces flaques et venir à ma rencontre. (Rien de surnaturel, mais à cause de l'ombre, je ne l'avais pas vu auparavant.) Il était grand, large, portait une veste foncée ouverte sur une chemise pâle (si ce n'était pas l'inverse), j'ai supposé que c'était un homme, peut-être mon père. Je trouvais drôle l'idée qu'il vienne à ma rencontre. Mais il approchait, et je continuais à marcher moi aussi. J'ai vu qu'il était impossible que ce soit mon père: il était beaucoup trop large, et je ne reconnaissais pas ses vêtements. La veste était trop légère... J'ai eu peur en croyant le voir tanguer, marcher en zigzag un moment. Il n'y a rien que je déteste ni qui me fasse plus peur qu'un homme saoul, surtout un inconnu.
J'ai éteint mon lecteur MP3 (j'écoutais Ode To Groovy de Skinny Puppy). L'homme est arrivé plus près, il marchait lentement, assez droit, en regardant devant lui, et avait un chapeau sur la tête, presque un béret. Il était assez gros et ne semblait pas avoir de cheveu sur le crâne. Je me suis dit que c'était peut-être un marcheur comme Éric en avait rencontré lorsqu'il était reparti chez lui, en août. Puis, je me suis souvenue qu'il était 01 h 30 du matin.
Arrivé à ma hauteur et impassible jusque-là, il s'est tourné vers moi et m'a dit:
"Bonjour, madame. Est-ce que ça va bien ce soir?"
J'ai continué à marcher, tournée vers lui, le regardant étrangement. Il s'est immobilisé, tourné vers moi aussi, puis s'est exclamé, l'air très sincère:
"Je m'excuse, je ne voulais pas vous (te?) faire peur ce soir."
J'ai eu envie de m'excuser moi-même. J'ai failli le faire, et j'ignore ce qui m'a retenue (même si, au final, je trouve que j'ai bien fait) mais j'ai seulement continué à marcher. Il est reparti, j'étais tournée vers lui et je le voyais de plus en plus petit. J'ai enlevé les écouteurs de mes oreilles et j'ai mis mon lecteur MP3 dans la poche de mon manteau. Je me suis retournée plusieurs fois en marchant, et je l'ai vu de dos, beaucoup plus loin, qui criait des choses, beaucoup de choses, aussi naturellement que s'il parlait avec quelqu'un d'autre, et il s'est mis à rire très fort. Il avait l'air dément et j'avais de plus en plus peur. Plus je m'éloignais, et moins j'étais sûre qu'il ne s'était pas remis à marcher vers moi. Il s'est alors tourné vers moi et a hurlé:
"Je t'assure, je ne voulais vraiment pas te faire de mal!"
Je détestais l'idée qu'il pense encore à moi, j'aurais préféré qu'il m'oublie déjà. Avec du recul, je trouve que j'ai peut-être eu peur pour rien, mais à ce moment-là, je n'étais pas loin de la panique. Plus je regardais en sa direction et plus j'avais l'impression qu'il revenait. J'étais loin de la maison, à peut-être un kilomètre. J'ai songé à me mettre à crier ou à courir chez quelqu'un - vous voyez le genre de pensées que j'avais -, toutes les mauvaises idées. J'ai regardé les étoiles et j'ai songé qu'il ne fallait pas qu'il m'attrape. Je me suis donc mise à courir.
Je me suis arrêtée une première fois, toute essoufflée, et il n'avait pas l'air de revenir, mais je ne pouvais pas en être sûre. J'étais loin de la maison et déjà trop fatiguée pour quoi que ce soit (pour me défendre s'il avait eu l'idée de revenir, par exemple), mais je suis repartie à la course. Je faisais attention de poser le talon en premier, comme on recommande aux coureurs, je courais la bouche fermée mais j'avais mal. Je suis arrivée à l'endroit où la route descend, si bien que l'homme aurait pu revenir sans que je ne m'en aperçoive, parce que le haut est dans l'ombre. Je n'entendais rien, mais j'avais envie de pleurer. Je suis descendue sur le terrain d'un homme, pour faire diversion s'il revenait, et j'ai songé à passer par les terrains des gens, mais cela m'aurait simplement pris plus longtemps sans rien me garantir, alors je suis remontée. Je voyais, beaucoup plus loin, notre maison, et j'ai encore regardé les étoiles avant de me remettre à courir, le plus vite que je pouvais, regardant les lignes dans l'asphalte à côté de la ligne blanche en songeant à l'adrénaline.
J'ai fini par arriver à la maison, j'avais énormément couru, surtout pour moi qui ne cours jamais. J'avais mal au ventre et j'ai pensé que j'allais vomir. J'ai dévalé la pente jusqu'à la maison en pensant que ce serait drôle si je tombais à ce moment-là, même si ce n'était plus si important. Je suis entrée, j'ai barré la porte, enlevé mes souliers, laissé mon manteau, mon écharpe et ma veste sur le plancher du hall d'entrée, j'ai vérifié si la porte patio était barrée, je suis montée à l'étage, je me suis regardée dans le miroir de la salle de bains comme dans les films (j'avais l'air normale), je suis allée dans ma chambre, regardant sous mon lit et dans ma garde-robe, me suis mise en pyjama, ai écrit "Kate Elizabeth Murphy isfuckingterrified" sur Facebook, j'ai réveillé mon père et je lui parlé durant une demi-heure. Je lui ai tout raconté et il a regardé dehors plusieurs fois, me demandant si j'avais bien vérifié que les portes étaient barrées. Finalement, je suis allée dormir.
Je suis consciente que cette situation risque fort peu de se reproduire, mais j'ai tout de même décidé de ne plus marcher la nuit.
Cyniquement parlant, ça m'a au moins fait courir un peu.
Ce qu'on ne ferait pas pour rester en forme. THE END